Petit atelier d'écriture à 4 mains

samedi, juillet 08, 2006

Mathias, Sophie, les autres.

Je me lève la nuit, quasiment chaque jour.


Il est presque toujours la même heure lorsque je change d’inclinaison. Un court instant, je me prends pour le vampire de Murnau. La première marche est la plus simple. Après, il me faut errer dans l’ombre. Il pourrait y avoir un soleil éclatant au dehors que ça ne changerait rien tant le store occulte toute transmission. A tâtons, je retrouve la garde-robe, le pannier à linge et ça dure quelques minutes.

Cette nuit, c’était différent. Il y avait une lumière diffuse qui s’écoulait au bas de la porte de la chambre, des bruits de pas. Les yeux mi-clos, je traverse le terrier en pilote automatique.

Il y a sept jours, j’ai reçu une photo dont il me fallait parler. Des visages inconnus fixaient avec étonnement le même point, toute l’histoire se résumant à cet endroit hors cadre.

Alors, j’ai voulu inverser la perspective et me suis mis à inventer des vies pour relier les points, décrire la chute. De l’assemblée anonyme en sont sortis trois.

Lundi, Mathias.

Après plusieurs mois, nos routes se croisent à nouveau comme les regards ou les fers. On s’est laissés sans vraiment se quitter. On s’est lassés sans vraiment s’en aller. Il a toujours les cheveux courts, j’ai décidé de laisser pousser les miens. On se regarde, on se toise, à se demander qui lâchera le premier mot.
Un bus passe et fige un court instant son déplacement. Le feu est passé du vert au rouge, nous aussi. Nous n’avons jamais aimé l’orange. On ne freine pas : on s’arrête ou on marche.
Le moteur continue à tourner, les gaz à s’écouler. Nos cils clignent et battent un peu plus vite comme pour étreindre les minutes et les alléger de quelques secondes. On pourrait presque décoller, les pieds surélevés par des monticules instantanés. Nos yeux sont quatre colibris qui s’envolent. Les siens sont bruns, les miens sont bleus. Nos âmes planent sous les odeurs d’échappement.
Le soleil est un métal en fusion, il rayonne jusqu’ici d’un vacarme assourdissant. Ses coulées de plombs perforent le ciel et s’écrasent en éclaboussant nos ombres et le pare brise de l’autobus.
Le feu passe au vert et le vent se lève, tout devient presque gris.

Mardi, Sophie

Boite de réception, 12 nouveaux messages. Le filtre à nuisibles est de plus en plus défaillant.
Une nouvelle tâche quotidienne absurde naît au bout de mes doigts, une démangeaison inédite. Je pointe les intrus et les fait défiler sur la planche à requins. H0rnEEgrl27, Footballzies, Maximiano Smallwood…
Dans le rang de ceux prêts à faire le grand saut pour nourrir le Rien, j’aperçois Sophie, objet pâle et silencieux. Elle tourne son regard vers moi au moment où je m’apprête à presser la gâchette. Son visage est un masque commun que ses yeux dévorent. Sa bouche est découverte mais rien n’en sort.
Ce n’est plus qu’elle que je fixe et tout autour disparaît : les pirates ravalent leur ombre, les élasmobranches se laissent couler au sol.

Il ne reste qu’un message sur l’écran.
« Je voulais t’écrire ce mail depuis longtemps. Tu sais comment je fonctionne… J’espère que tu comprends ».
Alors, je sais comment elle fonctionne et je comprends.

Mercredi,

On se retrouve Rue Portes Closes. Du côté des chiffres pairs. On enjambe une dizaine de petites maisons, sages, rangées. Petit passage à piéton. Un arrêt pour regarder. Un coup par là et puis de l’autre. C’est presque pour la forme, il n’y a pas un chat dehors.
L’air est chaud et moite, il se mange et se mange encore jusqu’à enfler, à imploser. Il menace et gargouille d’un ventre creux. Il souffle et commencer à griser tout ce qu’il touche.
Nos pas s’accélèrent, du moins en impression. On patine et on trace l’asphalte puis le béton. Le sol se penche et se ride d’un rideau noir microsillon. La lumière devient éclairage. Le tonnerre gronde et monte la sauce.

Il est 20h00, il fait presque nuit.


Deux ont eu droit à un prénom, le troisième s’est évaporé avant la fin du rituel. Je pensais que les faire vivre, même si ce n’était que le temps d’une dizaine de ligne, suffirait à provoquer les chocs frontaliers.

Il a fallut inventer, choisir et raconter. Aligner, déplacer et tricher.

Je ne sais plus qui regarde qui, lequel souffle vie à l’autre. C’est une convocation, une épreuve que de résister à l’appel du vide. Mes seuls remparts sont des murs d’imagination.

Effrités par endroits, l’air rentre plus qu’il ne sort.

[Photo de Grebo Guru : http://www.flickr.com/photos/grebo_guru/]