Petit atelier d'écriture à 4 mains

mercredi, juillet 19, 2006

Bascule

Huit heure trente. J’attends le téléphérique.

Le globule blanc se détache sur la toile de fond. Il glisse dans un feulement électrique le long des câbles jumeaux. L’air est frais et humide, de courts arcs de cobalt supervisent la descente.

Je suis seul sur le quai quand l’œuf atterrit sur le sol et éclot. Un air doux sort de la boite mécanique, ce genre de ritournelle qui fait sortir de leur coucou les pantins horaires. Je ne danse pas, ne lève pas mon chapeau. Je pose un pied, la cabine bascule légèrement. Mon autre pied rétablit l’équilibre alors que la porte se referme en roulement à billes derrière moi.

A l’intérieur, la lumière est douce, utérine. Trois sièges sont dressés contre l’une des parois, face à la grande fenêtre ovale. Après un bref signal, le funiculaire commence son ascension apathique.

Je m’enfonce dans l’un des fauteuils au rendu gélatineux. Tout semble ici conçu pour que le voyage soit particulier.

A travers l’ouverture, la vue se met à défiler : la structure métallique du quai, les végétations plantées, les panneaux publicitaires et puis quand l’altitude ne tolère plus aucun envahissement, le ciel à perte de vue.

Les nuances de bleu s’alignent du plus foncé au plus clair. Le mécanisme sursaute à l’abord du dernier palier. La toile céleste, après un raccord grossier, vire au blanc éclatant comme si elle sortait d’un programme à 90 degrés. Perdu dans les draps blancs, tout déplacement perd de sa substance. Après ce qui me semble être une éternité, je me mets à compter les secondes. Je n’ai plus d’autres repères ici.

samedi, juillet 08, 2006

Mathias, Sophie, les autres.

Je me lève la nuit, quasiment chaque jour.


Il est presque toujours la même heure lorsque je change d’inclinaison. Un court instant, je me prends pour le vampire de Murnau. La première marche est la plus simple. Après, il me faut errer dans l’ombre. Il pourrait y avoir un soleil éclatant au dehors que ça ne changerait rien tant le store occulte toute transmission. A tâtons, je retrouve la garde-robe, le pannier à linge et ça dure quelques minutes.

Cette nuit, c’était différent. Il y avait une lumière diffuse qui s’écoulait au bas de la porte de la chambre, des bruits de pas. Les yeux mi-clos, je traverse le terrier en pilote automatique.

Il y a sept jours, j’ai reçu une photo dont il me fallait parler. Des visages inconnus fixaient avec étonnement le même point, toute l’histoire se résumant à cet endroit hors cadre.

Alors, j’ai voulu inverser la perspective et me suis mis à inventer des vies pour relier les points, décrire la chute. De l’assemblée anonyme en sont sortis trois.

Lundi, Mathias.

Après plusieurs mois, nos routes se croisent à nouveau comme les regards ou les fers. On s’est laissés sans vraiment se quitter. On s’est lassés sans vraiment s’en aller. Il a toujours les cheveux courts, j’ai décidé de laisser pousser les miens. On se regarde, on se toise, à se demander qui lâchera le premier mot.
Un bus passe et fige un court instant son déplacement. Le feu est passé du vert au rouge, nous aussi. Nous n’avons jamais aimé l’orange. On ne freine pas : on s’arrête ou on marche.
Le moteur continue à tourner, les gaz à s’écouler. Nos cils clignent et battent un peu plus vite comme pour étreindre les minutes et les alléger de quelques secondes. On pourrait presque décoller, les pieds surélevés par des monticules instantanés. Nos yeux sont quatre colibris qui s’envolent. Les siens sont bruns, les miens sont bleus. Nos âmes planent sous les odeurs d’échappement.
Le soleil est un métal en fusion, il rayonne jusqu’ici d’un vacarme assourdissant. Ses coulées de plombs perforent le ciel et s’écrasent en éclaboussant nos ombres et le pare brise de l’autobus.
Le feu passe au vert et le vent se lève, tout devient presque gris.

Mardi, Sophie

Boite de réception, 12 nouveaux messages. Le filtre à nuisibles est de plus en plus défaillant.
Une nouvelle tâche quotidienne absurde naît au bout de mes doigts, une démangeaison inédite. Je pointe les intrus et les fait défiler sur la planche à requins. H0rnEEgrl27, Footballzies, Maximiano Smallwood…
Dans le rang de ceux prêts à faire le grand saut pour nourrir le Rien, j’aperçois Sophie, objet pâle et silencieux. Elle tourne son regard vers moi au moment où je m’apprête à presser la gâchette. Son visage est un masque commun que ses yeux dévorent. Sa bouche est découverte mais rien n’en sort.
Ce n’est plus qu’elle que je fixe et tout autour disparaît : les pirates ravalent leur ombre, les élasmobranches se laissent couler au sol.

Il ne reste qu’un message sur l’écran.
« Je voulais t’écrire ce mail depuis longtemps. Tu sais comment je fonctionne… J’espère que tu comprends ».
Alors, je sais comment elle fonctionne et je comprends.

Mercredi,

On se retrouve Rue Portes Closes. Du côté des chiffres pairs. On enjambe une dizaine de petites maisons, sages, rangées. Petit passage à piéton. Un arrêt pour regarder. Un coup par là et puis de l’autre. C’est presque pour la forme, il n’y a pas un chat dehors.
L’air est chaud et moite, il se mange et se mange encore jusqu’à enfler, à imploser. Il menace et gargouille d’un ventre creux. Il souffle et commencer à griser tout ce qu’il touche.
Nos pas s’accélèrent, du moins en impression. On patine et on trace l’asphalte puis le béton. Le sol se penche et se ride d’un rideau noir microsillon. La lumière devient éclairage. Le tonnerre gronde et monte la sauce.

Il est 20h00, il fait presque nuit.


Deux ont eu droit à un prénom, le troisième s’est évaporé avant la fin du rituel. Je pensais que les faire vivre, même si ce n’était que le temps d’une dizaine de ligne, suffirait à provoquer les chocs frontaliers.

Il a fallut inventer, choisir et raconter. Aligner, déplacer et tricher.

Je ne sais plus qui regarde qui, lequel souffle vie à l’autre. C’est une convocation, une épreuve que de résister à l’appel du vide. Mes seuls remparts sont des murs d’imagination.

Effrités par endroits, l’air rentre plus qu’il ne sort.

[Photo de Grebo Guru : http://www.flickr.com/photos/grebo_guru/]

Lucie

Je vous jure. Je n’avais jamais vu cette femme auparavant. Je ne l’avais même pas aperçue dans le restaurant. Est-ce qu’elle venait d’entrer, est-ce qu’elle était venue passer la soirée là, avec des amis ? Seule ? Les choses se sont passées très vite. Lucie venait juste de partir, en me laissant justement un message sur la nappe : elle me donnait rendez-vous le lendemain à 20h dans un parc près de chez elle. J’étais plutôt content. Je sentais qu’elle était presque conquise et je comptais bien lui déclarer tout l’amour que j’avais pour elle dans ce parc, le lendemain. Un truc romantique, quoi. Un peu bateau mais efficace avec ce genre de fille…

Donc, Lucie venait juste de traverser la rue, je m’apprêtai à héler le serveur pour régler l’addition quand cette femme s’est assise en face de moi, venue de nulle part. Elle s’est littéralement matérialisée. Ce qui m’a de suite frappé, ce sont ses traits masculins. Je lui ai d’ailleurs d’abord dit un truc du genre « Bonjour, Monsieur. On se connait ? Je pense que vous vous êtes trompé de table ». C’est quand elle a mis son doigt sur sa bouche, m’ordonnant silencieusement de me taire que j’ai compris mon erreur. J’étais un petit peu interdit mais je trouvais la situation assez marrante. Autour de moi, personne n’avait eu l’air de remarquer quoique ce soit. Je l’ai dont regardée faire, impassible.

Lucie avait laissé son stylo sur la table. L’inconnue s’en saisit. Son expression était grave, son regard un peu triste. Elle semblait concentrée sur ce que Lucie avait écrit. Je me souviens du message comme d’un ensemble de mots magiques qu’on se répète inlassablement quand on est gosse, en attendant que quelque chose se passe : « Cher Laurent, retrouvons-nous demain soir à 20h précise à l’entrée arrière du parc de Montauban. Je te montrerai des lieux secrets dont tu te souviendras. Je t’embrasse. Lucie». Ses traits se durcirent brusquement. Un frisson me parcourut l’avant bras. Mes mains devinrent moites et mes doigts raides. J’essayai de retrouver mon calme. Je voulu tendre la main pour déchirer le message. Après tout, ce qui était écrit ne regardait pas cette femme sombre. En réalité, elle commençait à m’effrayer! Elle arrêta ma main d’un geste rageur, me regarda froidement et noircit rageusement la nappe, effaçant ainsi les mots de Lucie.

Je m’entendis dire dans un souffle : « Quittez cette table ! Sortez ! Foutez le camp, bordel ! ». Elle ne bougeait toujours pas. Son regard se portait sur la nappe. J’avais l’impression qu’autour de nous plus rien n’existait. Je lui attrapai le bras et le secouai. Il était glacé. Elle me vit enfin. Ses yeux étaient grands ouverts. Ses lèvres formèrent lentement un O distordu mais se refermèrent immédiatement. Elle se leva comme hypnotisée, se pencha vers moi et m’embrassa timidement le front. Elle se retourna, se dirigea vers la porte et sortit sans un regard en arrière.

Je restai là, comme un con. Autour de moi, rien n’avait bougé. J’avais l’impression que trois heures s’étaient écoulées entre le moment où Lucie avait quitté la table et cet instant. Je regardai ma montre : une minute seulement ! Elle n’était restée qu’une minute à ma table ! J’appelai le serveur qui me dit, l’air inquiet :

- Vous allez bien, Monsieur ?
- Oui, c’est cette femme. Quel étrange moment ! Elle s’est assise et elle a crayonné la nappe et…

Mais il ne m’écoutait plus. Il regardait par la fenêtre : une bombe au cul moulé dans une jupe de cuir rouge traversait la rue. Je pensai un instant à Lucie…

- Apportez-moi l’addition. Merci !
- Bien, Monsieur !

Et après ? Rien, Monsieur l’inspecteur. Enfin, je crois. Tout est tellement confus. Après l’épisode du restaurant, je retournai au bureau, je travaillai tard. Je pris une pizza à emporter sur le chemin du retour et je zappai jusqu’au moment où je m’endormis dans mon canapé. Le lendemain, une journée de bureau plus que banale : 9h00 – 18h00, d’une traite. J’essayai de joindre Lucie dans l’après-midi. Sans succès. Ca ne m’inquiétât pas plus que ça : elle oubliait souvent son GSM dans des coins improbables. Au soir, elle n’était pas au rendez-vous et je la cherche encore. Ce matin, je me suis enfin décidé à venir vous voir. Je ne sais pas si l’incident du restaurant a à voir avec sa disparition. Ca me semble tellement irréel ! Je suis tellement fatigué. Cette nuit a vraiment été monstrueuse ! C’est bizarre d’ailleurs : j’ai rêvé de mon premier amour. J’avais 8 ans, elle s’appelait Sophie. Elle avait les cheveux longs et noirs jais. J’aimais les humer. Ils sentaient la pluie. Je n’avais plus pensé à elle depuis des années. Vous considérez qu’à 8 ans, ce n’est pas vraiment de l’amour, n’est-ce pas ? Et pourtant… Peut-être serions-nous encore ensemble si elle ne s’était pas enlisée dans ces marécages alors que nous jouions dans les bois, un dimanche de printemps. Je l’ai regardée s’enfoncer lentement. J’ai eu beau appeler. Personne ne nous entendait. Les adultes pique-niquaient plus loin, dans de grands rires joyeux. Je n’osais pas la laisser pour aller chercher de l’aide. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps ce jour-là. Ce sont mes parents qui m’ont retrouvé endormi, là, quelques heures plus tard. Après cet événement, c’est le trou noir : comme si j’avais effacé plusieurs années de ma vie. Mes parents sont, eux, toujours restés très flous quand j’ai enfin voulu savoir.

Mais, inspecteur, je m’écarte. Revenons-en à Lucie…