
Je vous jure. Je n’avais jamais vu cette femme auparavant. Je ne l’avais même pas aperçue dans le restaurant. Est-ce qu’elle venait d’entrer, est-ce qu’elle était venue passer la soirée là, avec des amis ? Seule ? Les choses se sont passées très vite. Lucie venait juste de partir, en me laissant justement un message sur la nappe : elle me donnait rendez-vous le lendemain à 20h dans un parc près de chez elle. J’étais plutôt content. Je sentais qu’elle était presque conquise et je comptais bien lui déclarer tout l’amour que j’avais pour elle dans ce parc, le lendemain. Un truc romantique, quoi. Un peu bateau mais efficace avec ce genre de fille…
Donc, Lucie venait juste de traverser la rue, je m’apprêtai à héler le serveur pour régler l’addition quand cette femme s’est assise en face de moi, venue de nulle part. Elle s’est littéralement matérialisée. Ce qui m’a de suite frappé, ce sont ses traits masculins. Je lui ai d’ailleurs d’abord dit un truc du genre « Bonjour, Monsieur. On se connait ? Je pense que vous vous êtes trompé de table ». C’est quand elle a mis son doigt sur sa bouche, m’ordonnant silencieusement de me taire que j’ai compris mon erreur. J’étais un petit peu interdit mais je trouvais la situation assez marrante. Autour de moi, personne n’avait eu l’air de remarquer quoique ce soit. Je l’ai dont regardée faire, impassible.
Lucie avait laissé son stylo sur la table. L’inconnue s’en saisit. Son expression était grave, son regard un peu triste. Elle semblait concentrée sur ce que Lucie avait écrit. Je me souviens du message comme d’un ensemble de mots magiques qu’on se répète inlassablement quand on est gosse, en attendant que quelque chose se passe : « Cher Laurent, retrouvons-nous demain soir à 20h précise à l’entrée arrière du parc de Montauban. Je te montrerai des lieux secrets dont tu te souviendras. Je t’embrasse. Lucie». Ses traits se durcirent brusquement. Un frisson me parcourut l’avant bras. Mes mains devinrent moites et mes doigts raides. J’essayai de retrouver mon calme. Je voulu tendre la main pour déchirer le message. Après tout, ce qui était écrit ne regardait pas cette femme sombre. En réalité, elle commençait à m’effrayer! Elle arrêta ma main d’un geste rageur, me regarda froidement et noircit rageusement la nappe, effaçant ainsi les mots de Lucie.
Je m’entendis dire dans un souffle : « Quittez cette table ! Sortez ! Foutez le camp, bordel ! ». Elle ne bougeait toujours pas. Son regard se portait sur la nappe. J’avais l’impression qu’autour de nous plus rien n’existait. Je lui attrapai le bras et le secouai. Il était glacé. Elle me vit enfin. Ses yeux étaient grands ouverts. Ses lèvres formèrent lentement un O distordu mais se refermèrent immédiatement. Elle se leva comme hypnotisée, se pencha vers moi et m’embrassa timidement le front. Elle se retourna, se dirigea vers la porte et sortit sans un regard en arrière.
Je restai là, comme un con. Autour de moi, rien n’avait bougé. J’avais l’impression que trois heures s’étaient écoulées entre le moment où Lucie avait quitté la table et cet instant. Je regardai ma montre : une minute seulement ! Elle n’était restée qu’une minute à ma table ! J’appelai le serveur qui me dit, l’air inquiet :
- Vous allez bien, Monsieur ?
- Oui, c’est cette femme. Quel étrange moment ! Elle s’est assise et elle a crayonné la nappe et…
Mais il ne m’écoutait plus. Il regardait par la fenêtre : une bombe au cul moulé dans une jupe de cuir rouge traversait la rue. Je pensai un instant à Lucie…
- Apportez-moi l’addition. Merci !
- Bien, Monsieur !
Et après ? Rien, Monsieur l’inspecteur. Enfin, je crois. Tout est tellement confus. Après l’épisode du restaurant, je retournai au bureau, je travaillai tard. Je pris une pizza à emporter sur le chemin du retour et je zappai jusqu’au moment où je m’endormis dans mon canapé. Le lendemain, une journée de bureau plus que banale : 9h00 – 18h00, d’une traite. J’essayai de joindre Lucie dans l’après-midi. Sans succès. Ca ne m’inquiétât pas plus que ça : elle oubliait souvent son GSM dans des coins improbables. Au soir, elle n’était pas au rendez-vous et je la cherche encore. Ce matin, je me suis enfin décidé à venir vous voir. Je ne sais pas si l’incident du restaurant a à voir avec sa disparition. Ca me semble tellement irréel ! Je suis tellement fatigué. Cette nuit a vraiment été monstrueuse ! C’est bizarre d’ailleurs : j’ai rêvé de mon premier amour. J’avais 8 ans, elle s’appelait Sophie. Elle avait les cheveux longs et noirs jais. J’aimais les humer. Ils sentaient la pluie. Je n’avais plus pensé à elle depuis des années. Vous considérez qu’à 8 ans, ce n’est pas vraiment de l’amour, n’est-ce pas ? Et pourtant… Peut-être serions-nous encore ensemble si elle ne s’était pas enlisée dans ces marécages alors que nous jouions dans les bois, un dimanche de printemps. Je l’ai regardée s’enfoncer lentement. J’ai eu beau appeler. Personne ne nous entendait. Les adultes pique-niquaient plus loin, dans de grands rires joyeux. Je n’osais pas la laisser pour aller chercher de l’aide. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps ce jour-là. Ce sont mes parents qui m’ont retrouvé endormi, là, quelques heures plus tard. Après cet événement, c’est le trou noir : comme si j’avais effacé plusieurs années de ma vie. Mes parents sont, eux, toujours restés très flous quand j’ai enfin voulu savoir.
Mais, inspecteur, je m’écarte. Revenons-en à Lucie…